6 janvier 2024

Corps imaginaire

Je suis à la fois immuable et mouvante
Je suis de pierres grises et de pierres blanches
Je suis enraciné dans une forêt mouvante
Je suis des fenêtres bleues dans lesquelles se reflète le feuillage

Je n’ai jamais froid
Je n’ai jamais chaud
Je m’en vais où la vie est douce
J’ai les tuiles qui volent

J’ai la cheminée pas ramonée
J’ai la porte déjantée
Je vais où va le vent

Je sens le feu de bois
Je sens la pluie sèche
Je sens la lavande enrubannée
Je sens le vent tourner

Je suis à deux fenêtres
Je suis à deux genres
Je suis violette et orange
 Je suis de pierres blanches et de pierres grises

J’abrite la peur
J’abrite la joie
J’abrite la douleur
J’abrite l’émoi
J’abrite les habitant.e.s de passage
J’abrite les hôtes stables

Je suis un toit immuable
Je suis des murs à oreilles
Je suis un murmure
Je suis une porte ouverte
Je suis un abri
Je suis un départ
Je suis là tout prêt de toi
Je suis ta maison en paix

Texte écrit lors d'un atelier d’écriture que j'ai animé sur le thème nos corps imaginaires

17 septembre 2023

Aride l'ardue

On la disait aride, l’ardue
On la disait à rides, la ventrue
On ne la dit plus

On voulait qu’elle ne dansât pas la polka
On voulait qu’elle restât la fertile servile
On la voulait à la place de bégonia

l’hardie prit l’ardue, elles franchirent bobines, elles déclenchèrent menstrues en bain de sang, elles mirent pause, elles mangèrent braises, elles firent pousser ventre, l’ardue prit l’hardie, elles marchent félin, elles désertent obligations, elles fixent riants au ciel

On a dit elle est perdue
On a dit elle a vitré
On a dit méno pause
On dit c’est des vieilles
On dit c’est moche
On ne dit pas libre
On ne les dit plus

Aride prit solitude, elles demain, elles exhibent leurs rides, elles sont des millions, aride est gravé sur leur face, elles avancent besace vide, rides à pleine main, solitude prit aride par la main

On dit d’elles vieilles folles
On dit d’elles cougars
On dit vieilles biques
des vioquelles
des petites mamies

aride l’ardue à rides ventrues prit le bégonia, solitude l’hardie jeta le bégonia dans la terre, l’ardue brula l’étagère, elles prirent leurs cliques et leurs claques, adieu les loosers

25 juillet 2023

Utopiae

 Utopiae habite une maison posée sur la mer, les murs d’utopiae changent de couleur tout au long du ciel, utopiae berce les vielles douleurs, utopiae parfume les lys, utopiae appelle depuis le large,  viens à utopiae, elle sera tienne, viens écouter le ressac, viens donner la main, viens déposer ta bouée licorne, ton endroit est tout étroit alors viens boire des matins salés, viens déposer les corps libres à utopiae aux vitres sur mer, utopiae sans digue, utopiae à la brise fraiche,  viens voir les dauphins, viens danser avec les étoiles de mer, viens ton endroit est trop étroit, viens si tu veux une quelque part où toustes les placards sont ouvertes, viens habiter le maison posé sur le mer, viens les parfums marins changent de couleur tout au long du jour, viens te glisser contre nous lors des tempêtes, utopiae contemple les éclairs orageux, utopiae danse nu.e.s sous la lune, utopiae allume des feux de joie dans les cœurs, utopiae est ton quelque part, viens 


7 novembre 2022

Bernard limite

 Biographie 

Prénoms : Bernard ou Bernarde ou Claude selon le sens du ressac 

Habitat naturel : canapé, lit

Habitat obligé : bureau, cuisine, voiture 


Je suis Bernard limite et je n’aime pas prendre des risques. 

Pourtant chaque fois que je quitte mon lit, je prends des risques. Il faut respirer hors de ma flaque sans faire exploser mes branchies avec l’air vicié des obligations. Il faut prend soin de se lever de la patte gauche. C’est important pour bien commencer la journée. Puis chaque fois que je pose une patte dans un de mes cinq chaussons, je prends le risque d’enfiler le mauvais. Patte gauche, chausson jaune. Patte gauche +, chausson indigo. Patte gauche ++, chausson sable chaud. Patte gauche +++, chausson orange fluo. Patte gauche ++++, chausson gris pluie. Patte gauche +++++, chausson coquille d’huitre #1515.

A cette étape de ma biographie, vous pouvez déjà comprendre de la complexité des risques que je prends tous les matins : je ne dois pas me tromper sur le nombre de + de mes pattes. Je pourrais leur donner un prénom, mais comment être sûr qu’il plaira aux pattes ? Je n’ai aucune patte droite pour des raisons aussi bien politiques que pratique puisque je confonds la droite et la gauche. A moins que ce soit la gauche qui vire à droite. Bref, chaque fois qu’on me demande le sens de la vie, je dois prendre le risque d’indiquer la mauvaise gauche plurielle.

Tous les matins, après avoir enfin quitté ma couette, je dois enfiler à toute vitesse une coquille au risque de me dessécher. J’en ai plusieurs dans le tiroir. Certaines sont à ma taille et d’autres sont trop petites. Je ne dois pas me tromper au risque de m’étouffer. Si je mets une de mes vies d’avant, je risque de me noyer dans les tâches ménagères ou de suivre les pas d’un homme ou de me taire pour ne pas entendre hurler ma mère.

Alors, non, je ne dois pas me tromper de coquilles. Aujourd’hui, je choisis de sortir la noire à bande blanche et d’y assortir mes tatouages. Demain, quand je devrais conduire l’habitacle de ma voiture, il me faudra la coquille à bord rond bordée d’écoute et d’empathie. Après-demain, quand je devrais conduire habitacle de la cuisine, j’endosserai une coquille d’inox sur laquelle les tâches rebondissent. Le surlendemain, quand je devrais piloter un bureau de 33 tonnes, je me glisserais dans une coquille-cravate bleue. 

Aujourd’hui, je voudrais prendre le risque de dépasser l’introduction de mes textes mais je saute à la conclusion. 

Je suis Bernarde sans limites et je n’aime pas prendre des risques. Je veux rester dans mon lit sur le canapé. Alors, aujourd’hui, je sors de ma coquille pour tenter de parler à de magnifiques inconnu.e.s. puis je refuse leur 06 et leur snap. J’ai eu peur de risquer le risque de devoir envoyer un message. Quelle patte utiliser ? 


6 août 2022

Spleen

Le spleen dégouline sur les carreaux
Je laisse mon âme s'écouler
Sous un pont
Entre des piliers DM gris
S'affrontent des affiches électorales
Du jeu
Le monde s'écroule
S'écoule

Je vais au travail
Entre les immeubles
Gris et cuivré
Ils sont déjà le passé
Ils étaient un futur stable
Ils sont un passé
Déjà le bon vieux temps

Gris d'eau
Pluie d'absurde
Pourquoi me battre pour ces immeubles qui disparaissent
Je ne suis qu'une voiture dans la foule
Qu'un pion dans un bouchon

J'ai chaud
Je n'ai pas froid
Je suis au sec
Je ne suis pas mouillée
J'ai une jolie robe
Voilà le fruit de mon travail qui se créer rien, qui n'avance à rien, qui ne fait bouger les immeubles, qui ne plantent ni arbre ni rivière, qui ne nourrit personne, qui construit les ponts gris et les immeubles figés